L’agencement artistique et l’articulation de la responsabilité sociale

La journée de 9 mars a commencé par l’envoi d’une photo d’Aminata Dramane Traoré sur le réseau social Facebook. Je l’ai envoyée avec un commentaire en arménien dans lequelle je la qualifiais de Reine de l’Afrique. Par cet envoi sur le réseau je voudrais plutôt contribuer aux discours artistiques et intellectuels. Initiés depuis une quinzaine d’années, ces discours sont toujours vibrants, touchant des questions identitaires liées au genre, au corps et aux enjeux féminins qui se renforcent surtout à l’occasion du 8 mars, la journée des femmes. Là-bas aussi, dans les milieux intellectuels d’Arménie on voit le même enthousiasme élitiste et la même sincérité pénétrante de la parole révélée hier dans l’intervention de Mme Traoré.

On l’a rencontrée la veille et cette rencontre a produit une impression profonde sur les participants d’Orientation Trip. Son intervention  présentait une réflexion critique dont l’exactitude et la clarté de position  étaient remarquables. Le point principal de sa prise de parole portait sur la politique mondialisante de l’économie néolibérale qui ne faisait que construire des ponts sur le fleuve Niger, sans aucun investissement dans le secteur industriel ni responsabilité sociale, poussant ainsi à l’appauvrissement des pauvres et à l’enrichissement des riches, et produisant une inégalité croissante. Un autre point fut la critique des Fondations internationales dont l’inertie simule les enjeux féministes des décennies passées (les discours sur l’égalité politique des femmes dans une société où leurs pères, leurs époux, leurs frères mêmes souffraient du manque de travail et de l’impossibilité de gagner leur vie).

Le propos  de l’ancienne ministre de la Culture du Mali  m’a touché aussi par sa capacité à relier les territoires du discours, celui des réflexions critiques à celui des pratiques. Ces activités politiques, économiques, culturelles et artistiques sont entreprises pour répondre à plusieurs questions: Comment diminuer les valeurs consuméristes qui aliènent l’individu à son environnement local ? Comment le responsabiliser en lui donnant le goût de participer au changement social ?

La journée qui commençait aurait dû illustrer plutôt la possibilité d’une telle rencontre  initiée par l’activité artistique de la créatrice malienne Awa Meité (la fille d’Aminata). Elle aurait dû ressembler à une promenade hors de Bamako, dans la région appelée Koulikoro dans le petit village de Chô dont la prononciation correcte m’est inconnue (Hormis ce voyage, Dilara et Hacco n’ont rien programmé ce jour là). Au petit matin j’ai aperçu, de la fenêtre de ma chambre, Krishna nageant dans la piscine du Grand Hôtel (je lui ai promis de le rejoindre, mais ce ne fut pas le cas, trop pris par mes réflexions).

Donc tout va bien. On est prêt à y aller.  

Mais cela nous a pris un certain temps avant que le chauffeur de bus trouve le bon chemin pour sortir de Bamako. Et cela fut suffisant pour que les participants puissent être engourdis sous les rayons de soleil et de chaleur. Bas, comme toujours vigilent pour n’importe quel mouvement, n’a pas raté sa chance de documenter quelques-unes des participantes (Jantine, Ana) déjà bien assoupies.  

Quelques dizaines de kilomètres, le long du chemin bordant le Niger, suffisent pour qu’on puisse embrasser toute l’étendue de l’échelle physique ce pays. L’aridité de son sol ocre rouge aurait été étouffante sans les bords basaltiques du Niger dont les inondations annuelles auraient dû laver cette mince couverture de terre brulée. Mais elle incarnait aussi les côtés visibles et invisibles de la vie sociale et culturelle malienne, la pauvreté accablante et la misère désespérante auxquelles les maliens opposaient leur courage, leur inventivité et la force de leur imaginaire.  

C’est ainsi qu’on arrive à Chô.

L’investissement d’Awa dans ce village consiste en une manufacture organisée sur un morceau de terre délimité par une barrière de paille. Un pavillon est construit au centre de cet enclos, abritant sous son ombre quelques dizaines de femmes. Quelques une sont en train de filer, les autres tissent. On voit parfois des enfants sur les dos des jeunes femmes.

On est donc tout au début du chemin. Comme nous l’a expliqué l’un des rares hommes dans cet endroit de travail : il n’existe que la phase de filage et de tissage réunis sous le toit de paille de cette cabane. La teinture, la couture et la broderie vont suivre, mais ceci déjà fut suffisant pour la mise en œuvre d’un festival nommé « Rencontre »autour du coton. Il a eu lieu deux jours avant de notre visite.  

Le coton est donc une part importante de la fierté de l’agriculture malienne. Il est aussi par excellence une matière première qui structure les arts appliqués de ce pays. Plusieurs artistes l’investissent en réarticulant, dans différents accessoires de meubles (rideaux, nappes, tapis, couvertures), sa qualité naturelle d’absorbtion de la lumière et de révélation de zones de tranquillité esthétique dans les intérieurs d’un habitat contemporain. Et on voit une habilité dont les techniques anciennes se réactualisent pour créer des formes pures de design contemporain.

 Dans sa création personnelle, Awa a voulu dépasser ces limites pour créer toute une chaîne de travail avec le coton. En ce sens, son geste s’accompli sur différents axes et modalités. En tant qu’artiste elle contribue à la maintenance et transmission des savoir-faires traditionnels dans l’élaboration du coton (filage, tissage, teinture). Mais créant des possibilités de travail pour quelques dizaines de femmes du village, elle dépasse le but de la pratique artistique ciblée sur la production d’un objet. La pratique, dans son déroulement même, crée un tissu de discours critiques (féministes, alter mondialistes) dans lesquels sont  bien lisibles les figures de l’activité sociale, de l’économie alternative et du plaisir esthétique de vivre.

Comment se conjugue l’art contemporain en Afrique ? Est-il possible de le définir ? Cette question dominante semble moins problématique quand elle s’encadre dans une question plus générale :   Qu’est-ce que l’art contemporain ?. Quelque part  en Europe,  plusieurs initiatives ont cherché à produire un art qui n’a ni objet, ni auteur, ni spectateur non plus.

 Une des femmes proposa de s’essayer au travail de fileuse. Il était curieux de regarder comment une européenne (Dilara) pouvait se débrouiller et se réaffirmer dans cet effort élémentaire, créant une longueur de fil à partir d’une boule de coton.

Nazareth Karoyan

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